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L’appropriation culturelle marocaine par la mode boho

L’appropriation culturelle est un pillage néocolonial, écrit Mayasanaa.

 

Texte: Mayasanaa
Photos: Sage Rebelle Photo & Mayasanaa
2 Juin
2022

Tout commence par une anecdote :

Ma mère est allée au Maroc, notre pays d’origine, il y a quelques mois de cela. Comme j’étais en pleine redécoration de ma maison, je lui ai demandé de me ramener un tapis amazigh (berbère) de préférence vintage. « Je ne peux pas t’en amener un, [me dit-elle] ils sont trop chers. – Mais Maman, je t’envoie les sous, – [elle m’a répondue] – Oublie ça : t’as pas les moyens de te le payer ». 

Et c’est ici que je vais aborder avec vous l’épineuse question de l’appropriation culturelle, notamment celle qui concerne l’artisanat marocain. 

Le grand succès des images d’influenceuses (très souvent blanches) au décor boho circulant sur les réseaux sociaux, et notamment Instagram, a contribué à voir émerger ces dernières années une imposante tendance en design et en mode de style. Sans rentrer dans les détails historiques de cette dernière, le style bohémien a vu le jour dans les années 1920 en Europe s’inspirant des tribus nomades roms aussi appelées de manière raciste « g*psy ». Le succès du style des années folles repose en partie sur l’esthétisme emprunté (volé) aux diseuses de bonne aventure et autres exotismes gitans.

Progressivement, le style boho a élargi son spectre d’influences en puisant dans la plupart des cultures autochtones de cette planète, afin d’y soutirer le plus beau et de l’exploiter. L’Amérique latine, les Peuples premiers et aborigènes, l’Inde, la Thaïlande, et j’en passe. Tout est prétexte pour rendre concept une retraite de yoga à Tulum organisée par des madames (souvent blanches) de classe aisée que le commun des mortels n’est même pas capable de se payer.

L’appropriation culturelle est un pillage néocolonial.

Je définis l’appropriation culturelle comme un processus (c’est-à-dire un continuum) qui vise à spolier des éléments forts dans leur symbolisme identitaire de la culture d’un peuple par des cultures dominantes et dominatrices, dont le seul but est d’en tirer profit. En somme, et à mon humble avis, l’appropriation culturelle est un pillage néocolonial.

Le Maroc a une grande histoire ancestrale d’artisanat. Lorsqu’on regarde les cartes géographiques de l’époque coloniale de l’Afrique dans son entièreté représentant la répartition des ressources de chaque pays, on voit clairement que la fabrication du textile et la céramique en sont ses spécialités. 

Et les plus smarts ont compris la richesse et la diversité de l’art artisanal marocain. Premier voleur : Yves Saint-Laurent qui a collectionné les plus beaux bijoux amazigh d’antiquité du Maroc, certains datant du début du XXe siècle. Ses héritiers les auraient gentiment exposés dans un musée à Marrakech à l’acronyme du designer. Deuxième voleur : tous ces investisseurs immobiliers qui ont acheté les riads au Maroc à des prix dérisoires pour en faire des hôtels de luxe, que seuls les riches étrangers peuvent s’offrir. Troisième voleur : les grandes chaines de prêt-à-porter, les Zara et H&M qui popularisent les caftans et les gandouras en les vendant certaines fois à des prix d’or. Et je ne te parle même pas des chaines de magasins qui font dans la décoration.

Récemment, j’ai fait un tour sur le site d’Anthropologie. On a toutes kiffé sur cette marque qui a trouvé l’équilibre parfait entre breloques ethniques et minimalisme à la scandinave. J’ai regardé les tapis, et force est de constater que plus de la moitié des items sont de forte inspiration marocaine. En faisant la lecture de la description d’un tapis en particulier qui m’avait bien plu (voir photo), je m’aperçois que la marque décrit les motifs bordés dessus comme des formes abstraites (abstract shapes [sic.]). Ce tapis est orné de losanges, de flèches et d’épis qui sont les principaux symboles utilisés dans les tatouages amazigh portés par les femmes. Ces motifs représentent l’œil qui protège, la femme, la branche de palmier. C’est un langage social qui traduit une histoire familiale tissée sur un tapis qui fera partie du trousseau de mariage d’une femme de la tribu, et Anthropologie, toi, tu dis que ce sont des motifs insignifiants???


L’idée, pour rendre justice et pour réparer, c’est que toute personne qui emprunte doit sublimer et rendre hommage au peuple auquel il a pris.

En guise de quatrième voleur, je dois parler de ces boutiques de décorations spécialisées en objets marocains et qui ne sont pas tenues par des Marocain.es, mais bien par des femmes blanches qui ont plus les moyens de se développer un fond de commerce que les personnes récemment arrivées d’Afrique du Nord. Je ne donnerai pas de noms de ces magasins à Montréal, vous les connaissez toutes.

Puis en 2018, il y a eu Madonna qui est venu fêter son 60e anniversaire au Maroc, et qui a fait circuler sur les réseaux sociaux toutes ces photos d’elle en tenues traditionnelles berbères. À ce moment-ci, elle s’est présentée comme l’ambassadrice parfaite du Maroc en Occident. Elle a pris le temps de remercier le pays et de lui faire honneur, mais est-ce que c’était assez?

Comme pour n’importe quel type d’appropriation culturelle qui peut être faite, l’idée, pour rendre justice et pour réparer, c’est que toute personne qui emprunte doit sublimer et rendre hommage au peuple auquel il a pris. Tous les gestes comptent : une note explicative au moment de vendre le produit, s’engager pour aider la communauté, lutter contre la discrimination, rendre hommage, passer le micro, et etc. L’appropriation culturelle banalise la violence historique et ne fait qu’exacerber le négationnisme colonial dont fait preuve les pays occidentaux. 

Mon pays, le Maroc, ne se bat pas assez contre l’appropriation culturelle. Et, il devrait le faire avec ferveur. Son image à l’international est façonné par les autres, quitte à être caricaturée certaines fois. En reprenant la thèse de Meryem Bensari dans l’Économiste, afin que les conditions soient réunies pour que les Marocain.es puissent se ré-approprier leur culture, il faut qu’avant tout la discussion inclusive sur l’identité nationale ait lieu. Assumer son unicité africaine et autochtone, se détacher de l’orientalisme et de la colonisation française. Et surtout, revenir aux sources. 

Maintenant, quels sont nos gestes en tant que consommatrice curieuse de la diversité culturelle et artisanale provenant des quatre coins de la planète? 

  1. Acheter en voyage directement aux artisans et raconter l’histoire des objets en honorant leur culture

  2. Acheter des objets à des commerçants originaires (en ligne ou qui ont pignon sur rue) du pays qui vous intéresse

  3. Ne pas amalgamer les cultures, par exemple une chicha ce n’est pas marocain, mais bien libanais donc moyen-oriental pas nord-africain

  4. Acheter des objets de seconde main, ça réduit l’empreinte écologique et vous ferez plus l’effort de vous renseigner sur ce dernier

  5. Ne pas folkloriser ou invalider l’intensité de la symbolique des objets culturels. Pour ce faire, et je ne le redirai jamais assez, il faut s’éduquer sur la culture que tu choisis d’incorporer dans le foyer de ton quotidien.

L’appropriation culturelle fait mal aux peuples à qui on a volé des éléments symboliques forts identitaires. C’est une violence subtile, insidieuse et traumatisante. C’est déraciné un héritage par la seule motivation de son privilège blanc. Il est vrai qu’il n’y a aucune législation qui interdit l’appropriation culturelle, cela dit, les peuples concernés demandent de la part des descendants des colonisateurs bienveillance, ouverture et partage des richesses en guise de réparation. Puisqu’il est temps d’agir.

Le texte a été initialement publié sur le blog Mayasanaa par Myriam Laabidi le 2 Juillet 2020.


Mayasanaa est créatrice de contenu et bloggeuse. C'est une personne queer et fière afrodescendante Amazigh Marocaine née en France et vivant au Canada. Son travail consiste à sensibiliser à la réappropriation des narratives diasporiques par le biais de la décolonisation de son état d'esprit.

Mayasanaa fait aussi un retour à ses racines spirituelles ancestrales dont elle pratique et partage les rituels. Elle définit le retour aux sources comme un acte logique de réappropriation de nos narratives historiques et anthropologiques à des fins de réparation et de guérison.

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